réponse au film GOUROU
- Veyron Laetitia
- 2 févr.
- 6 min de lecture
de Yann Gozlan avec Pierre Niney

Notre société contemporaine et séculière a vidé un espace — et le coaching de vie s'y est confortablement installé.
Les religions n'ont peut-être pas été parfaites, mais elles accomplissaient des fonctions essentielles.
Nous aimons raconter l'histoire de la sécularisation comme une libération : la mise de côté des religions et le gain en liberté individuelle. C'est vrai, en partie. On oublie que les traditions religieuses fournissaient depuis des millénaires : un sens, une communauté, et un cadre de régulation pour les chercheurs.
Aujourd'hui, ces trois piliers ont disparu et personne ne les a véritablement remplacés.
Ce que nous avons perdu : le sens
La recherche de sens n'est pas un luxe. Viktor Frankl — lui-même survivant des camps de la mort — a identifié ce besoin fondamental aussi profond que celui de manger ou de dormir. Quand ce besoin de sens n'est pas comblé, s'installe un vide existentiel qui peut être le lit d'une fragilité dans la santé mentale . Les études en psychologie positive confirment cette intuition. Le sentiment que la vie a du sens est l'un des meilleurs prédicteurs de bien-être — indépendamment du revenu, du statut, ou du niveau de confort matériel. https://deconstructingstigma.org/guides/spirituality
Le matérialisme, celui que la société capitaliste nous propose comme substitut, joue exactement à contresens de ce besoin. Les recherches de Tim Kasser et Richard Ryan sont formelles : plus on oriente sa vie sur l'acquisition et le statut, plus les niveaux d'anxiété, de dépression et de sentiment de vide augmentent.
C'est à l'adolescence que ce besoin de sens devient conscient pour la première fois. C'est le moment où l'individu cherche à construire une identité cohérente, selon le modèle que nous connaissons chez Erik Erikson. Les traditions religieuses avaient des rites de passage, des narratives cohérentes, des communautés pour accompagner cette transition. En leur absence, beaucoup de jeunes adultes naviguent sans boussole — et cette navigation solitaire laisse des traces et des fragilités de recherche dans un monde mal structuré.
Ce que nous avons perdu : la communauté
Le vide spirituel et le vide communautaire sont souvent confondus. s'ils ne sont pas identiques — ils restent profondément liés.
Les données sur la crise de solitude sont saisissantes. Cette épidémie n'est pas le produit de la pandémie : elle s'est construite depuis plus de cinquante ans, en parallèle avec le déclin de la participation à la vie communautaire — et notamment aux institutions religieuses. Les études montrent de manière constante que les connexions sociales sont un déterminant critique en santé mentale, du bien-être physique et de la satisfaction de vie. L'impact sur le risque de mort prématurée d'être socialement déconnecté est comparable à celui causé par fumer une quinzaine de cigarettes par jour. Une enquête a mis le chiffre en lumière : parmi les adultes qui se sentaient seuls, 81 % souffraient aussi d'anxiété ou de dépression — contre 29 % chez ceux qui se sentaient moins isolés .https://www.uclahealth.org/news/publication/column-us-surgeon-general-loneliness-heart-growing-mental
Souvent négligé dans le débat sur la sécularisation : les pays nordiques sont parmi les plus séculiers du monde, et parmi les plus heureux. Cela ne contredit pas l'hypothèse du vide spirituel — mais la précise. Ces sociétés ont, parallèlement au recul de la religion, construit d'autres structures communautaires très solides : des réseaux sociaux denses, des institutions collectives fortes, un sentiment d'appartenance qui ne passe pas par la croyance.
Le problème n'est peut-être pas la fin du spirituel. C'est la fin de l' espace collectif où le sens était vécu ensemble.
Une récente recherche a mis les pieds dans le plat par cette conclusion simple : les bénéfices associés à la spiritualité et à la religiosité pourraient provenir du fait d'appartenir à une communauté soudée. Des liens sociaux disponibles via des sources séculières pourraient tout aussi efficacement augmenter le bien-être. https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC3671693/
Ce que nous avons perdu : le cadre de régulation
Les traditions religieuses n'étaient pas exemptes de problèmes — loin de là. Elles pouvaient être oppressives, aliénantes, instrumentales. Mais elles avaient une structure : des hiérarchies, des rituels collectifs, des codes éthique, une supervision sociale. Ces structures — même imparfaites — régulaient la relation entre celui qui guide et celui qui cherche. Le prêtre ne pouvait pas inventer ses propres règles dans son coin. Le moine ne pouvait pas décider seul de ce qui était bon pour ses disciples, les engagés sur la voie spirituelle devaient respecter certaines règles etc..
Or le coaching de vie n'a aucune de ces structures.
C'est une industrie qui pèse plusieurs milliards de dollars, où n'importe qui peut, avec suffisamment de confiance, afficher ses services et se présenter comme un guide. Il n'y a pas de diplôme obligatoire, pas de code éthique contraignant, pas de supervision imposée. Et pourtant, les coachs interviennent régulièrement sur des sujets comme l'anxiété ou la dépression — des domaines qui nécessitent une formation psychologique que la grande majorité d'entre eux n'ont pas reçue.
Les risques sont concrets. Des enquêtes ont montré que certains coachs utilisent des tactiques de vente manipulatrices pour presser des personnes à dépenser beaucoup d'argents. Il existe même des cas documentés où d'anciens thérapeutes ayant perdu leur licence pour des pratiques non éthiques ont continué à exercer comme coachs de vie, exploitant les clients vulnérables sans qu'aucun garde-fou ne les en empêche. https://www.cbc.ca/news/canada/marketplace-life-coach-1.6364745
la vague du new age renvoie a une spiritualité structurée comme un produit de consommation. On y retrouve des éléments non contrôlés et dangereux pour l’autonomie de la personne : la dépendance, l'emprise, parfois l'abus — là où les traditions, malgré leurs propres ombres, avaient des structures pour les prévenir.
La question
Notre société n'a pas juste mis de côté la religion. Elle a supprimé trois fonctions en même temps — le sens, la communauté, le cadre — sans en reconstruire aucune.
Et dans cet espace vide, le coaching de vie a trouvé une manne immense. Il offre une illusion de sens (« devenez la meilleure version de vous-même »), une illusion de communauté (les groupes, les séminaires, les réseaux en ligne), et aucune régulation.
C'est un miroir qui reflète nos besoins les plus fondamentaux — sans jamais vraiment les satisfaire.
Ce qui manque à notre époque n'est pas une nouvelle doctrine. C'est un ancrage. Une boussole intérieure qui précède toute ideologie, toute institution — et qui a traversé les millénaires sous mille visages différents:
Cette boussole a un nom; les valeurs spirituelles.
Non pas celles que vous trouverez dans un programme de coaching entre deux posts Instagram, mais celles qui ont de tout temps guidé l'être humain vers ce qui est le plus profond en lui : la compassion, l'humilité, la connexion au vivant, le sens de la transcendance, la conscience...
Ces valeurs ne sont pas un reliquat du passé. Elles sont une nécessité civilisationnelle. Parce qu'une société qui ne cultive plus ces dimensions — qui les relègue à l'espace privé, à la sphère individuelle, ou pire, à l'industrie du bien-être — est une société qui a coupé les racines de ce qui la tient debout.
Le débat ne devrait donc pas porter sur le retour à la religion telle qu'elle était. Il devrait porter sur la façon dont nous réintégrons ces valeurs spirituelles dans le tissu même de notre vie collective — dans nos institutions, dans notre façon d'éduquer, dans notre façon de nous rassembler — sans les confondre avec un produit, ni les abandonner à ceux qui en feront un business.
Et peut-être une hypothese à la crise de santé mentale serait que beaucoup de gens qui consultent — pour de l'anxiété, pour un sentiment de vide, pour une fatigue — ne sont peut-être pas « malades » au sens classique mais
simplement déracinés, coupés de quelque chose de fondamental qui les reliait à eux-mêmes, à leur vie, à quelque chose de plus grand.
Et aucune thérapie, aussi bienveillante soit-elle, ne peut recréer ce lien si la société ne lui offre pas d'espace.
La laïcité est le principe politique et éthique qui garantit la séparation des institutions publiques et des convictions religieuses, afin d’assurer à chacun la liberté de conscience. Elle ne vise pas à effacer les croyances ou la quête de sens, mais à empêcher qu’aucune d’elles n’exerce une emprise sur l’espace commun, permettant ainsi le vivre-ensemble, le pluralisme et l’égalité de tous devant la loi.
Parce que le vide, lui, ne se laisse pas laisser vide, si nous ne le nourrissons pas de ce qui compte vraiment, d'autres se chargeront de le remplir.
À lire aussi / Pour aller plus loin : Viktor Frankl — « Man's Search for Meaning » | Tim Kasser — « The High Price » | Charles Taylor — « Les Âges de la foi » | Paul Heelas — « The New Age Movement »



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